(Dans cet article, je proposerai une analyse du film Se7en de David Fincher (1995) sur le mal. Se7en est un thriller que je vous recommande chaudement et je vais de fait en parler en présupposant que vous l'avez vu.)

La question du mal, du fait de faire le mal, est capitale dans Se7en, puisque le film présente le projet d'un tueur en série, John Doe, qui a choisi 7 victimes, chacune représentant un des 7 péchés capitaux, afin de dénoncer la dépravation de l'humanité toute entière. En effet, on a affaire à un geste symbolique puisque l'assassin espère permettre aux humains de se purifier moralement en étudiant son acte.

En examinant effectivement la série de meutres de John Doe et ses influences, on se rend compte qu'elle est le produit d'un raisonnement. En fait, les sept péchés ou vices capitaux tels qu'ils ont été décrits par Thomas d'Aquin (l'orgueil, l'avarice, la luxure, l'envie, la gourmandise, la colère et la paresse) sont des vices à l'origine de tous les autres, nous poussant à la mauvaise action, au détournement du bien.
Or, pour John Doe, le mal, compris par les péchés capitaux, est principalement considéré d'un point de vue subjectif : on a toujours le choix de faire le mal, et c'est une faiblesse en chacun de nous contre laquelle on peut toujours lutter. En effet, l'antagoniste dénonce la banalité du mal au quotidien, l'absence de remise en question personnelle de ses actions alors qu'elles sont condamnables. Dans cette perspective, l'effort sur soi est premier, et passe avant toute remise en cause de l'ordre établi : certes, argumentera le criminel, on est si habitués aux pires des maux que l'on finit par ne plus s'en indigner, mais il reste que chacun est toujours individuellement coupable du mal qu'il commet. Ainsi, les victimes des meurtres de John Doe n'auraient été traitées qu'en tant que coupables de leur vice, d'après une justice supérieure.
Seule la laideur du monde parviendrait à tolérer de tels vices sans les sanctionner, et c'est ce qu'attaque John Doe. Par son acte, il interroge la culpabilité de tout individu : "jusqu'où est-on innocent en société ?"

A l'opposé de ce raisonnement - qui est évidemment discutable - on trouve celui de l'inspecteur Mills, qui deviendra la Colère, lors de sa discussion avec John Doe dans la voiture jusqu'aux deux derniers corps. Face à des meurtres d'une telle atrocité à l'égard de personnes finalement assez ordinaires, l'inspecteur, de par son métier, ne voit qu'une action juridiquement répréhensible : le meurtre. Pourtant, en considérant l'horreur commise, Mills affirme un besoin d'explications extérieures qui puissent justifier de tels maux sans en comprendre un raisonnement. C'est pourquoi en discutant avec John Doe, Mills essaie davantage de se persuader de la folie de l'homme, plutôt que de dialoguer avec. Il représente une volonté profonde d'épuiser l'acte mauvais par des causes psychologiques afin d'éviter la question suivante : "un homme sensé pourrait-il agir de la sorte ?"

Ainsi, la question du mal dans Se7en est présentée au travers de raisonnements touchant deux extrêmes, l'un témoignant de sa complète subjectivité, l'autre de son extériorité nécessaire pour être soutenable. On comprend alors la dualité du mal qui caractérise son expérience unique : touchés par lui, nous semblons tous à la fois victimes et coupables.

David Mills: Wait, I thought all you did was kill innocent people.
John Doe: Innocent? Is that supposed to be funny? An obese man... a disgusting man who could barely stand up; a man who if you saw him on the street, you'd point him out to your friends so that they could join you in mocking him; a man, who if you saw him while you were eating, you wouldn't be able to finish your meal. After him, I picked the lawyer and I know you both must have been secretly thanking me for that one. This is a man who dedicated his life to making money by lying with every breath that he could muster to keeping murderers and rapists on the streets!
David Mills: Murderers?
John Doe: A woman...
David Mills: Murderers, John, like yourself?
John Doe: A woman... so ugly on the inside she couldn't bear to go on living if she couldn't be beautiful on the outside. A drug dealer, a drug dealing pederast, actually! And let's not forget the disease-spreading whore! Only in a world this shitty could you even try to say these were innocent people and keep a straight face. But that's the point. We see a deadly sin on every street corner, in every home, and we tolerate it. We tolerate it because it's common, it's trivial. We tolerate it morning, noon, and night. Well, not anymore. I'm setting the example. What I've done is going to be puzzled over and studied and followed... forever.