J'ai revu la première saison de Psycho-Pass, anime SF du studio IG, des années après mon premier visionnage à sa sortie et j'ai été agréablement surprise de sa qualité. Je vous propose donc d'abord la conseiller à qui ne l'aurait pas vu (sans spoil), puis faire une analyse détaillée des différents idéaux que la série propose de confronter (avec spoilers).

Regarder Psycho-Pass (pas de spoil)

Un des nombreux intérêts de la science-fiction est sa capacité à présenter artistiquement une anticipation sur ce que nos sociétés pourront devenir - ou même sur ce qu'elles sont déjà.Psycho-Pass propose une dystopie où les humains ont trouvé le moyen d'évaluer quantitativement la santé mentale et la dangerosité (facteur criminel) des citoyens à l'aide d'un scanner relié au Système Sybille.

C'est dans cette société qu'Akane Tsunemori décide de devenir enquêtrice au sein de la Sécurité Publique, c'est-à-dire chasser les citoyens au facteur criminel élevé afin de les empêcher de compromettre la sécurité des autres. C'est ce métier et sa singularité qui vont l'amener à questionner le Système Sybille tout en tentant de servir au mieux ses idéaux de justice.

Les atouts de Psycho-Pass sont divers, mais le principal est certainement son scénario (la première saison se suffisant à elle-même), écrit par Gen Urobushi (Puella Magi Madoka Magica, Fate/Zero), qui parvient à réfléchir sur la technologisation possible de la santé mentale, la recherche du bonheur au niveau individuel, mais aussi et surtout sur l'organisation de la société selon ses valeurs, c'est-à-dire le politique. Ce scénario est porté par des personnages variés et cohérents, par la merveilleuse héroïne qu'est Akane et qui, loin des clichés, accède à une réelle progression individuelle mais surtout des prises de position fortes.
Artistiquement la série n'est pas en reste puisque l'esthétique cyberpunk est parfaitement maîtrisée, ce qui nous est offert par le studio IG (Ghost in the shell : Stand Alone Complex, L'Attaque des Titans). La bande-son est très réussie et le second opening est splendide avec ses accents de couleurs pop-art (et que je vous mets ici pour conclure cette présentation) !

https://youtu.be/5nEVS3JY7H4

Une société idéale à construire (spoilers)

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Maintenant que vous avez vu Psycho-Pass il est temps d'en proposer une analyse que je vais centrer sur le politique comme expliqué auparavant, ou plus précisément sur la notion d'idéal régulateur - que j'emprunte à Kant. Il s'agit d'un concept qui désigne un horizon à atteindre, de l'ordre du devoir, pour l'humanité. Il faut que l'humanité s'améliore car elle est loin d'être morale et chacun peut penser un ordre parfait qui sert de modèle pour sculpter le présent même si on peut définitivement pas l'atteindre. On reviendra sur cette conception de la morale qui va porter le développement d'Akane. L'important à retenir est que Psycho-Pass part d'un constat d'imperfection de la société qu'il présente et va proposer différents modèles idéaux qui devraient permettre de sortir de la contradiction qui existe entre les prétentions du système Sybille et son efficacité réelle, ses failles.

On trouve donc deux modèles qui vont être confrontés avec l'apparition du "méchant" Makishima qui vient remettre en question sa société:

  1. le système Sybille, un système rationnaliste conservateur et oppressant
  2. la nostalgie de Makishima, qui propose un retour en arrière pour retrouver la volonté humaine en chacun d'abord par le crime, ensuite par la destruction du système

Face à cette alternative, la question à laquelle vont se confronter les inspecteurs Akane Tsunemori et Shinya Kogami est la suivante : que faire face à l'injustice qui n'a pas été prévue par le système ? Cette question, d'ordre morale puisqu'elle définit l'orientation de notre action, va permettre aux deux inspecteurs d'établir leur propre conception de la justice et donc de mettre en perspective l'exercice de leur travail.

  • Les crimes commis par Makishima et sa particularité vont mener Akane à découvrir la nature et les secrets du système Sybille. Cela va permettre de comprendre les valeurs sur lesquelles Sybille s'appuie pour expliquer son statut de pouvoir.

    Le système Sybille est un Etat totalitaire où les décisions sont prises par cette entité qui revendique son objectivité et sa fiabilité, capable d'évaluer non seulement l'état mental des citoyens, mais aussi et surtout de leur trouver une place dans la société. Sybille est la représentation de l'aspiration conservatrice du politique à trouver l'ordre naturel le plus juste. Cette aspiration trouve ses sources dans l'idée d'exclusivité de la fontion propre : il s'agit de penser que toutes les choses et tous les individus ont une tâche à exécuter et que c'est cette tâche qui leur permettra de se réaliser pleinement. Par exemple, une graine accomplira sa fonction en poussant et en donnant fleurs et fruits. Pour les humains, certains sont meilleurs aux travaux manuels, iels devraient donc se diriger vers un métier dans l'artisanat. Il existe donc un ordre établi, des lois de la nature qu'il faut trouver et suivre le plus scrupuleusement possible pour parvenir à former une société juste. Est juste le système où chacun exécute la fonction qui lui est propre.

    Dans ce contexte, Makishima est ce qu'on appelle un distancié pathologique, c'est-à-dire quelqu'un dont le facteur de criminalité ne peut pas être évalué correctement par Sybille. Peu importe l'atrocité de ce qu'il fait, les pensées néfastes qu'il peut avoir, le système ne parvient pas à évaluer sa dangerosité. Et alors que ce genre d'individu est inconnu du grand public et un obstacle au système, il en est en fait la composante. Ce qui évalue les citoyens sont les distanciés qui s'assimilent au système et les jugent en tant qu'iels ne peuvent eux-mêmes pas être jugés à la hauteur de leurs actes. C'est là que la prétention à l'objectivité de Sybille s'effrite. En effet, le système utilise la capacité de jugement de cerveaux humains, et est donc forcément arbitraire. Ce qui maintient le pouvoir du système Sybille, c'est bien plus la croyance qu'ont les habitants en son objectivité que sa réelle effectivité, puisqu'il est faillible et illégitime en ce sens que personne ne l'a accepté pour ce qu'il est. C'est la raison pour laquelle le grand public ne connaît pas l'existence des distanciés, mais aussi pourquoi le professeur Joji Saiga est à l'écart de la société. Cet expert en psychologie et en criminologie parvient à noircir la teinte de ses élèves parce qu'il comprend les causes des actes criminels et ne se contente pas d'arrêter leurs effets comme les inspecteurs et leurs exécuteurs. C'est cet aspect qui fonde le nécessaire totalitarisme du système Sybille pour assurer sa pérennité. En gardant le secret de sa nature, le système n'a aucune chance d'être remis en question et donc d'être changé.

  • Makishima va s'opposer à ce système Sybille qui ne jure que par un rationnalisme absolu où l'humain peut atteindre par la science la vérité sur l'ordre du monde. Le distancié, qui n'a donc pas de moyen de connaître un véritable jugement au sein du système, propose de rétablir l'importance de la volonté, et par extension de la liberté.

    Pour Makishima, le système Sybille n'a jamais pu revêtir le visage d'une société idéale tel qu'on a pu le présenter. En effet, quoi qu'il arrive, il n'est pas évaluable. C'est cette expérience et la culture qu'il va acquérir au cours de nombreuses oeuvres classiques (donc de l'ancien monde) qui vont forger sa philosophie et son idéal nouveau - celui d'un idéal retour à ce qui a été perdu. Alors que Sybille promet de trouver à chacun la fonction qu'il lui convient d'exercer selon sa situation, Makishima constate que laisser son existence être contrôlée par des algorithmes élimine une composante essentielle de la vie humaine : la volonté propre. Si le système me dit que je serais un bon ingénieur, je ne trouverai sûrement jamais la force de me mettre à la peinture et d'entrer dans le domaine de l'art alors que j'en rêve. C'est cette limite qui est insupportable pour Makishima, car s'il peut choisir de vivre sans que ses actes n'aient de conséquences, le reste des citoyens lui apparaît comme du bétail incapable de réfléchir par lui-même.

    C'est ainsi que Makishima commence à s'associer à des psychopathes et à leur fournir de quoi assouvir leurs désirs dérangés : il voit en eux le potentiel d'exprimer une volonté libérée du cadre de la société. En bouleversant lui-même avec toute sa particularité l'ordre que chérit Sybille, il montre aux inspecteurs et exécuteurs que la sécurité ne repose pas sur une idée de justice à laquelle tout le monde peut adhérer, car elle nie l'importance de l'individu et de son libre-arbitre. En ce sens, Makishima apparaît être une critique très pertinente du système Sybille, et c'est ce qui le rend aussi fascinant. Fidèle à ses convictions, il tente de libérer une volonté qu'il présuppose meilleure qu'un système qui attribue sa place à chacun. Chacun devrait se construire une place et être jugé en conséquence. C'est vers cet idéal que Makishima souhaite que la société tende, et il utilisera la violence sans hésitation pour cela.

  • Le système Sybille échoue à assimiler Makishima. En effet, ce dernier reste en accord avec son attachement à la volonté libre et souhaite demeurer le seul acteur de son existence. Cet évènement, qui destabilise le système, entrave la capture du criminel. C'est pourquoi Akane et Kogami vont devoir se positionner sur la façon de traiter le problème dans leur fonction. Que faire ? Faut-il éliminer Makishima ? Faut-il détruire Sybille ? Si non, comment vivre dans le système en connaissant sa véritable nature ?

    Kogami va décider de s'écarter du système, de vivre en marge pour servir ce qu'il considère être la justice. Si le système Sybille ne peut pas juger Makishima, alors je peux faire une exception pour accomplir mon devoir face à l'évidente criminalité du personnage. En s'attaquant personnellement à Makishima avec des armes qui ne sont pas reconnues par le système, Kogami répond à l'injustice de manière illégale, illégitimée, mais qui se veut juste. Il se révolte individuellement, proteste à la fois contre le système et le Bureau de Sécurité en pariant que la mort du criminel suffira à justifier son acte, contournant le droit. C'est un fait de résistance.

    Quant à Akane, elle refuse de sortir comme Kogami du système pour rendre par elle-même justice, car l'illégitimité lui est insupportable - puisqu'elle tente de faire arrêter Kogami aussi. Pour elle, le système est manifestement imparfait, mais il incarne une idée essentielle commune à tous qu'il convient de préserver : la loi (morale) en nous. Cette idée, propres aux humains car ils peuvent penser, est directement tirée de Kant, et elle est le ciment de toute sa philosophie morale. Les humains peuvent aspirer à bien agir parce qu'ils ont en eux l'outil qui leur permet de discerner ce qui est bien de ce qui est mal. C'est pour cela que les citoyens s'efforcent de protéger la loi, qui est plus que les lois écrites censées l'incarner : elle est l'espérance d'un progrès par un idéal régulateur du présent, et notre attachement à la paix.

    Akane va donc être amenée selon ces principes à formuler des objections contre les alternatives que met en place la série. Contre Makishima, elle dénonce son mépris envers les citoyens qui vivent sous le système Sybille et qui, s'ils ne sont pas libres, ont le droit de définir leur propre bonheur et d'être traités comme des individus avec une valeur intrinsèque inviolable. Il n'a pas le droit de les tuer sous prétexte qu'ils sont asservis. Contre le système Sybille, elle défend le progrès de la pensée humaine qui n'acceptera pas éternellement l'illégitimité de se faire contrôler par des distanciés à son insu. Enfin, elle propose à Kogami de revenir dans le système et de juger Makishima en rétablissant une procédure judiciaire classique. Son idéal de la justice est donc celui d'un système à la fois légitime - accepté par les citoyens - légal - fondé par des lois écrites, une constitution - et moral - soutenu par la loi morale en chacun.

En résumé:
Psycho-Pass-montage

Références, pour aller plus loin :

  • Le système Sybille est fondé comme on l'a dit sur la tradition rationnaliste en philosophie, ce qui va concerner une croyance absolue en la raison humaine et la science (que l'on retrouve chez Descartes par exemple), et en l'exclusivité de la fonction propre. Cette dernière est théorisée dans La République de Platon. Ce que l'on appelle l'essentialisme découle de cette pensée.
  • Pour Makishima, je propose l'article de l'Encyclopédie Philosophie sur le libre arbitre (Guillon, J.B., (2016), «Libre arbitre», version Grand Public, dans M. Kristanek (dir.), l’Encyclopédie philosophique) : http://encyclo-philo.fr/libre-arbitre/ . Il s'agit d'une très bonne ressource pour le travail sur des concepts, et les articles sont divisés par niveau entre GP = Grand Public, et A = Académique. On peut aussi consulter la philosophie existentielle moderne qui a travaillée la question de la liberté (Camus, Sartre, de Beauvoir).
  • Enfin si creuser dans la pensée de Kant - et d'Akane - vous intéresse, l'ouvrage de vulgarisation de Francis Métivier Kant à la plage: La raison pure dans un transat (2019, éditions Dunod) est très clair et assez précis. Sinon, l'oeuvre de Kant n'est pas réputée à raison pour son accessibilité, mais Les Fondements de la métaphysique des moeurs (1785) est probablement son livre le plus facile à lire donc n'hésitez pas à tenter de l'appréhender (et ne vous découragez pas !).

Merci d'avoir lu. :)