NieR:Automata, sorti en 2017, est un jeu vidéo de Yoko Taro qui possède de nombreuses références à la philosophie occidentale dans les noms de ses personnages et leurs expressions (pour n'en citer que quelques uns : Pascal à qui l'on peut offrir son livre les Pensées, Hegel, Nietzsche, ou encore Sartre et Auguste Comte). Cependant, loins de la simple anecdote, ces références se montrent être des indices pour mieux saisir le monde de NieR:Automata et sa structure narrative, puisque celui-ci peut être compris comme une représentation du questionnement de la philosophie existentielle.

La philosophie existentielle concerne l'existence, ce que l'on vit par opposition à ce que l'on est, et questionne le "sens de la vie". En fait, on comprendra dans cet article la philosophie existentielle comme une vision du monde qui organise la narration du jeu avec tout d'abord la découverte de la contingence par les androïdes.
La situation initiale est la suivante : les androïdes ont été créés par l'humanité afin de combattre les machines des aliens qui ont attaqué la Terre. Leur objectif est donc d'anéantir les machines afin de reconquérir la Terre alors que les derniers survivants humains se sont cachés sur la Lune. On retiendra de cette introduction aux androïdes que ce sont des êtres conçus en vue d'un but unique : sauver l'humanité, ce qui est représenté par leur salut Glory to mankind (gloire à l'humanité).
Pourtant, cette situation initiale est renversée lorsque 9S découvre que la mission des androïdes n'a pas de sens puisque l'humanité est déjà éteinte. Or, est contingent ce qui est mais qui pourrait être autrement, par opposition à ce qui est nécessaire. C'est pourquoi désormais la contingence semble caractériser toutes les actions des androïdes jusqu'à présent, puisque sans humanité, leurs actions n'auront jamais pour effet de la sauver. Donc si ce que font les androïdes en combattant les machines ne sert pas une plus grande cause, leurs actions reviennent au néant. Mais plus que ces actions, c'est l'existence-même des androïdes qui est remise en question et vidée de son sens : s'ils n'ont qu'un seul but et que cet objectif est dénué de sens, alors leur existence n'a plus de sens. Ce constat désespérant mène 9S au bord de la folie : que faire lorsqu'on se rend compte que son existence n'a aucune finalité ?

Le désespoir des androïdes peut être compris comme une représentation du doute existentiel que l'on retrouve en philosophie. Les androïdes sont en effet à présent une création abandonnée, comme a pu l'énoncer Sartre en pensant l'absurdité de l'existence, en tant qu'elle s'oppose au déterminisme. Tout ce que l'on fait et vit pourrait en être autrement sans qu'il y ait contradiction. Face à la religion et aux traditions de pensée qui énoncent un sens à la vie en dehors de l'existence, après la mort par exemple, un sentiment de vide nous emplit en comprenant qu'il n'y a pas de destinée ou de finalité pour les hommes ou le monde dans l'existence. Alors, serait-on condamnés au désespoir d'une existence qui n'a pas de plus grande cause qu'elle-même ?
La conclusion de NieR:Automata dépasse ce constat désespérant en proposant celui d'une existence qui se donne elle-même un sens propre, ce qui est révélé par les pods (même si elle est déjà découverte en partie par les androïdes protagonistes). Ils expliquent qu'en fait le sens de l'existence se trouve dans son propre mouvement, dans le cycle de la vie, c'est-à-dire pour des êtres libres et conscients dans les actes que l'on choisit de commettre. Ainsi, le sens de notre liberté est le pouvoir de faire des choix, et non d'attendre qu'une finalité nous délivre de l'absurdité que l'on ressent en regardant le monde tourner. Les pods arrivent à cette révélation en prenant conscience de leur volonté propre de protéger les androïdes. On peut penser qu'A2 l'avait tout autant compris puisqu'elle se battait pour ses camarades, un passé qui lui est cher, et son indépendance, tandis que 2B et 9S partageaient déjà un amour qui transcendait leur mission.

Ainsi, le monde de NieR:Automata pousse les androïdes au doute existentiel, avec une conscience et des émotions qui deviennent de plus en plus évidente. Et c'est seulement par leurs actes et leur volonté que les androïdes pourront espérer échapper à l'absurdité de leur condition.

Références : quelques lectures (accessibles) pour plonger dans la philosophie existentielle :

  • les romans La Peste et L'Etranger d'Albert Camus
  • l'essai Pyrrhus et Cinéas de Simone de Beauvoir
  • l'essai L'existentialisme est un humanisme de Jean-Paul Sartre
  • la pensée 231 des Pensées de Pascal (le roseau pensant)