Quelle est la spécificité de la mort d'un.e artiste pour son public ? A l'origine de cette réflexion, cette question pose la question du rapport entre l'humain qui crée, son art et le temps. A l'origine de ces lignes, les morts d'artistes qui m'ont touchée et me touchent encore, spécifiquement comme j'ai été contemporaine à eux. Pour en citer quelques-uns, le réalisateur Isao Takahata, disparu en 2018, le compositeur wowaka, décédé en 2019, et le réalisateur Satoshi Kon, mort depuis bientôt 10 ans. Que leurs oeuvres vous parlent ou non, considérez que n'importe quel artiste pourrait être cité.


  • L'artiste est le créateur d'une oeuvre d'art. S'il est difficile de définir ce qu'est l'art, on peut le considérer comme un artéfact perçu comme tel, et qui s'inscrit dans une forme particulière ; un film repose sur le mouvement de l'image, une peinture sur l'illustration, l'architecture sur une gestion de l'espace... c'est ce qui forme les différents arts. Et l'artiste est le créateur de ces artéfacts, qui prennent vie en montrant un regard original sur le monde : l'oeuvre d'art est souvent reconnue en ce qu'elle offre quelque chose d'inattendu, sans être nécessairement révolutionnaire.
  • L'art apparaît comme une combinaison de l'accord entre savoir accumulé dans la tradition artistique (sachant que ce savoir peut être travaillé et/ou rejeté), ainsi que d'une expérience du monde propre à l'artiste. Celui-ci travaille des thématiques, dévoile des problèmes, prend position, exprime des situations : tout cela participe à dire que l'art est marqué par la réflexivité, une interrogation de l'humain sur lui-même, pris bien évidemment dans une société et un temps donnés.
  • De là, on pourrait définir l'attrait pour l'art dans sa gestion de la tension entre exemplarité et originalité. Un chef-d'oeuvre sera exemplaire car il s'inscrit dans une tradition de techniques et de thèmes comparables aux autres oeuvres et un modèle pour celles à venir, et original puisqu'il parvient à s'ériger en oeuvre singulière face aux autres.

Perfect Blue, Satoshi Kon (1997)
  • Selon Paul Ricoeur dans le recueil de textes Vivant jusqu'à la mort, assister à la mort de quelqu'un est un évènement, alors que le deuil d'un proche est une survie. On pourrait alors en conclure que pour le public d'un artiste, la mort est principalement un évènement. En effet, l'artiste n'est pas un proche, sa mort ne crée pas d'absence relationnelle directe dans notre existence, et pourtant le fait de son décès teintera désormais toujours l'approche de son oeuvre.
  • On observe, à la mort de l'artiste, un dédoublement du temps : à présent, il y a le temps de la vie de l'artiste, et le temps de son oeuvre. Et pour le public, le fan, cela se traduit par un changement dans la perception de l'oeuvre. Après la tristesse de la mort, l'oeuvre de l'artiste devient à la fois une consolation et un hommage. Une consolation car elle permet de surmonter le sentiment de perte d'un savoir-faire et d'une vision en s'intéressant à ce qui demeure, l'art. Un hommage comme l'oeuvre est replacée dans un contexte vivant à chaque fois que l'on retourne vers elle : c'est le refus de l'oubli qui célèbre l'artiste.
  • Deux temps divergent donc radicalement à la mort de l'artiste : alors que le temps de la vie de l'artiste est à jamais terminé, le temps de l'oeuvre s'inscrit dans l'histoire et désormais la traverse, aussi longtemps que sa renomée le permet.
Rolling girl, wowaka (2011)
  • Un regard neuf se crée face à à une oeuvre achevée par la fin de la vie. Mais la mort achève-t-elle vraiment l'oeuvre de l'artiste ?
  • Il y a un caractère particulier aux oeuvres posthumes. La publication de l'Ethique de Spinoza a pu permettre de révéler les pensées les plus scandaleuses et radicales du philosophe, alors que son public attend toujours le dernier projet inachevé de Satoshi Kon, Dreaming Machine. Les oeuvres posthumes sont profondément différentes des oeuvres présentées à une société donnée du vivant de l'artiste, et ce à cause de leur rapport à la temporalité. L'art quitte alors radicalement le temps de la vie de l'artiste pour être construit par d'autres sans son créateur.
  • Cette séparation entre l'artiste et son oeuvre est d'autant plus flagrante lorsque l'on pense au stéréotype de l'artiste maudit né au XIXe siècle et qui travaille encore notre représentation de l'art - sûrement assez éloignée de la réalité. Se crée une mythologie de l'artiste, un schéme : iel a une vie intense, produit son oeuvre originale en un temps court, et meurt jeune aussi métaphoriquement que réellement. Dès lors, l'artiste est écarté du commun des mortels et érigé en héros tragique dont l'oeuvre est un don.
  • Or, si cette mythologie ignore la personne de l'artiste comme un être humain banal et rend sacré son art, ce qui est loin de la réalité du travail d'artiste qui façonne son inspiration plus qu'elle ne lui est donnée, cette dramatisation montre bien que l'artiste fascine aussi de par l'imaginaire qu'il nourrit. La perte d'un créateur suscite l'imagination pour le public qui succède à son temps : on pense aux oeuvres qui auraient pu naître de l'artiste, comme si son travail était à jamais inachevé. Cela ajoute un caractère immortel présupposé à la figure de l'artiste qui devient plus qu'un être humain de par ses créations.
Le conte de la princesse Kaguya, Isao Takahata (2013)
  • Spinoza disait dans l'Ethique que "nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels". Et je crois que c'est ce qui se joue particulièrement dans l'art à la mort de son artiste. Sa spécificité réside dans le fait que ce n'est pas une fin pour le public de l'oeuvre, qui devra faire l'objet d'un travail de mémoire. L'art dépasse le temps de la vie par une mémoire active qui va recontextualiser, analyser, faire des parallèles et déceler les échos entre l'art et le temps de la vie du public. Le regain d'intérêt pour les oeuvres à la disparition de leur créateur s'explique par une volonté de durer, d'éternité.

Les dates de naissance et de mort de l'artiste encadrent les dates de la production de chaque oeuvre comme évènement de vie ; mais ces dates encadrées sont simultanément les moments où l'oeuvre s'excepte du temps de vie et se réinscrit dans le temps immortel - "angélique" - de l'oeuvre, temps transhistorique de la réception de l'oeuvre par d'autres vivants qui ont leur temps propre.

Vivant jusqu'à la mort, "Temps de l'oeuvre, temps de la vie", Paul Ricoeur